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LE JOURNAL DU 16 octobre 1901

POUPÉES D'ACADÉMICIENS ET DE SOUVERAINS

M. le préfet de police vient d'organiser un concours de modèles de jouets d'enfants, principalement de poupées. Il n'a pas voulu que, seuls, les fabricants y présentassent des projets, et il a prié quatre membres de l'Académie des beaux-arts, MM Gérome, Edouard Detaille, Frémiet et Coutant de lui envoyer, pour l'exposition qu'il fera à cette occasion, quelqu'oeuvre de leur composition pour leur plus grand avantage et celui des bébés à qui on les donnera.
Comme nous l'avons dit, hier, M. Gêrome a exécuté une petite statuette du genre de celles de Tanagra ; c'est une petite femme grecque, la tunique flottante, qui elle-même est une marchande ambulante de poupées ; elle porte un éventaire où sont accumulées des quantités de poupées microscopiques, achetées par M. Gérôme, dans des bazars parisiens, et elle fait l'article en montrant une de ces poupées qu'elle tient à la main. Cette dernière poupée, pour flatter M. Lépine, est un sergent de ville, son bâton blanc à la main.
M. Detaille a fait une figure découpée sur une planche, représentant d'un côté un chasseur alpin et de l'autre un chasseur de la garde impériale russe.
M. Frémiet a modelé en cire un singe qui vient de mettre le pied dans le pot au feu et en retire une tête de coq, ce qui l'effraie et le met en fureur ; ce singe sera exécuté en bois et peint avec les bras mobiles.
M. Coutant n'a pas encore commencé son modèle, qui ne doit pas être, du reste, envoyé avant le 20 de ce mois, mais il projette de modeler deux patineuses valsant sur la glace.
Les poupées et les jouets ont le don d'amuser grands et petits et les académiciens ne sont pas seuls à en avoir fait. La reine Victoria en avait habillé un grand nombre dans sa jeunesse.
En octobre 1892 , on retrouva dans un grenier de Buckingham-Palace une centaine de ces poupées, compagnes de jeux de la reine quelques soixante-dix auparavant.
Lorsque, la vieille souveraine apprit cette découverte, elle fit apporter immédiatement ses vieux souvenirs d'enfance à Osborne, dans l'Ile de Wight, où elle se trouvait.
Elles n'étaient guère jolies, cependant, ces vulgaires poupées de bois fabriquées à Nuremberg, peintes d'un vermillon brutal sur les joues, les sourcils faits d'un coup de pinceau de noir de cirage.
Ce sont des portraits soi-disant, dont la reine a fait elle-même les habits.
Celle-ci, c'est Ernestine, la vachère suisse de Balmoral ; cette autre, c'est le maître de danse de la future impératrice des Indes ; puis viennent les dames de sa société, miss Pool et Lady Brighton. Mais c'était surtout au sortir du spectacle, lorsque la jeune princesse avait vu les ballets de Kenilworth, Sleeping Beauty, l'anneau magique, la Bayadère, la Sylphide, que, l'imagination montée par les splendeurs de la mise en scène, elle s'appliquait à reproduire les costumes des principales actrices. Plus de quatre fois elle a fait la Taglioni ; elle a représenté aussi M. Musard, Célestine, qui devint plus tard Lady Lenox, et Sylvie Leconte, depuis princesse Poniatowska. Si les figures des poupées sont plutôt ridicules, les costumes sont d'une exécution délicate, il y a tel mouchoir de quatre centimètres carrés qui est brodé aux armes et aux chiffres de la dame qui le tient à la main.
La reine a voulu consacrer la mémoire de ces chers souvenirs en quelques pages qu'elle a envoyées à un magazine de Londres.
Que sont devenus ces joujoux, depuis sa mort ? Nous ne le savons pas, mais l'on devrait bien les garder sous les vitrines dans quelque musée où la foule se précipiterait pour les voir.
L'empereur Nicolas , comme la reine Victoria, confectionnait aussi des poupées ; à défaut de Detaille, qui n'était pas encore né, il prenait Horace Vernet comme collaborateur. En 1836, il lui faisait dessiner les costumes de tous les corps de l'armée russe et lui-même corrigeait l'oeuvre du peintre de la barrière de Clichy.
Les fantassins font le maniement d'armes. Les cavaliers sont au trot, le sabre au poing.
Chacune de ces statuettes au quart de la grandeur naturelle, admirablement coloriées, sont encore conservées dans le cabinet de travail de l'empereur Nicolas II, à Tsarkoé-Sélo. Elles sont sur de grandes vitrines, qui couvrent les murs jusqu'au haut, et sur chaque rayon on voit, comme dans une revue, tous les types du soldat russe de 1840 . Énorme shako en pot de fleurs, avec non moins énorme plumet, col raide, manche étroite, pantalon à sous-pieds... voici les géants Préobajensky ; voici les Pawloski, au nez en l'air et à la tiare de cuivre...
L'empereur Napoléon III eut aussi une collection de poupées militaires , dont M. Frémiet , l'un des élus du concours actuel, était l'auteur.
Par une nuit d'hiver, passant dans la cour du Carrousel, devant le Palais des Tuileries, éclairé par un bal, M. Frémiet fut frappé de l'allure d'un canonnier à cheval et d'un guide qui montaient la garde devant le petit arc de triomphe. Au milieu de la place couverte de neige, leurs silhouettes se détachaient en noir sur le sol blanc : le grand manteau et la carabine au poing, ils semblaient l'évocation de leurs anciens, de ceux de la vieille garde.
M. Frémiet commença par reproduire les deux visions qu'il avait eues.
L'empereur l'ayant appris, lui demanda de faire la série de toutes les troupes de l'armée française ; seulement, l'empereur désirait que chaque statuette fut exécutée au naturel, c'est-à-dire que le drap devait être fait de la poudre du drap réel de l'uniforme, avec les passe-poils et les galons, les talpacks seraient exécutés avec de la soie floche réduite en hachis, les barnais avec de la peau de vieux gants.
Les statuettes faites, leurs armes miniatures furent commandées aux ateliers de précision du Comité d'artillerie ; enfin, pour indiquer la précision des détails, même les plus imperceptibles, nous dirons que, sur les boutons, d'un millimètre de diamètre, on distinguait l'aigle impérial.
De 1855 à 1865, M. frémiet fit 70 figures qui venaient se placer dans une vitrine des Tuileries.
Un jour le jeune prince impérial jouait avec son camarade Fleury, aujourd'hui l'historien des maîtresse de Louis XV. Les deux jeunes gens prirent les petits soldats pour leur faire livrer une bataille ; et, dans la bataille, quelques-uns des combattants furent blessés. Heureusement que M. Frémiet, en habile chirurgien, pansa les blessures. Mais les malheureux soldats étaient voués à la destruction ; ils furent brûlés dans l'incendie des Tuileries, en mai 1871 .
Heureusement, quelques-unes de ces statuettes - une douzaine - avaient été coulées en bronze et leur modèle a été sauvé. Exécutées pour pouvoir être reproduites en grand, il serait à souhaiter que l'État en fit fondre deux, à grande échelle, elles formeraient deux cariatides superbe à la porte du musée de l'armée.
GERMAIN BAPST.


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