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Figaro 22 décembre 1894

PAGES OUBLIÉES


LES JOUETS D'ENFANTS


Le jouet est la grande actualité du jour .
Cependant, la page qu'on va lire n'est pas d'aujourd'hui. Elle date de près de quarante ans ; mais elle est restée jeune tout de même, et il est probable qu'elle le sera encore longtemps.
Hippolyte Rigault, qui l'a signée, fut un des écrivains dont la mort prématurée attrista le plus justement les hommes de sa génération.
Né à Saint-Germain-en-Laye en 1821 - il était entré dans le professorat en sortant de l'École Normale, et avait été pendant un an, de 47 à 48, le précepteur du jeune comte d'Eu, fils du Duc de Nemours. La chute de Louis-Philippe le fit rentrer dans l'Université.
A trente ans, il était professeur de rhétorique au lycée de Versailles, et débutait comme critique littéraire à cette Revue de l'instruction publique où, vers la même époque, écrivaient Prévost-Paradol, Taine, About, Caro, J.-J. Weiss, Assolant. En 1853, M. de Sacy appelait le jeune professeur au Journal des Débats. Rigault entrait en ce moment dans la grande notoriété.
Professeur de rhétorique au Lycée Louis-le-Grand, il passait trois ans plus tard son doctorat ès Lettres avec une thèse sur l'Histoire de la querelle des Anciens et des Modernes, que l'Académie couronnait, et qui mettait le sceau à sa réputation. En même temps, la chaire d'éloquence latine au Collège de France lui était offerte.
Le journal des Débats (comme tout change !) était alors, au regard du gouvernement, une feuille subversive, à laquelle un écrivain "bien pensant" se fût garder de collaborer.
M. Rouland, ministre de l'instruction publique, mit le jeune maître en demeure d'opter entre sa chaire et son journal. Rigault était trop fier pour reculer : il choisit le journal.
Une courte maladie, due à l'excès de travail, l'emportait au bout d'une année. Il était âgé de trente-sept ans.
Les chroniques de Rigault et les Revues de quinzaine qu'il donna aux Débats, de 57 à 58, ont été réunies en un volume de Conversations littéraires et morales, d'où nous détachons l'intéressant chapitre qu'on va lire.
C'est une chronique qu'écrivit Rigault en revenant de l'Exposition Universelle qui se tenait, en 1855 , au Palais de l'Industrie.
Il y a peut-être profit à la relire aujourd'hui. Aussi bien la mode est aux "reprises", et les directeurs de théâtre ne se font pas faute d'y sacrifier. Pourquoi le journalisme dédaignerait-il cette tradition salutaire, qui a l'avantage d'établir comme un lien de solidarité familiale entre les écrivains d'hier et ceux d'aujourd'hui, et de rappeler aux amateurs d'idées neuves que les vieux papiers ne sont peut-être pas ceux où on en rencontre le moins ?...
Em. B.

"Je suis un peu de l'avis de Démocrite : il n'y a de sérieux que ce qui le paraît pas. J'ai rencontré au Palais de l'industrie des gens scandalisés de voir la foule déserter les vitrines sérieuses, et faire queue devant les jouets d'enfants. Pour moi, je m'étonne seulement que la queue ne soit pas plus longue. Les jouets d'enfants sont, avec l'imprimerie, une des parties les plus graves de l'Exposition, on les croit frivoles, parce qu'on les prend pour des plaisirs. Ce sont des plaisirs, en effet, mais ce sont aussi, comme les livres, des moyens d'éducation ; ils aident à former l'homme, et, après tout, quoiqu'on fasse aujourd'hui de bien belles machines, l'homme est encore ce qu'on a inventé de plus intéressant. Il a paru, il y a quelque temps, un ouvrage dont l'auteur proposait de commencer l'éducation de l'homme avant sa naissance. Cela a semblé généralement prématuré, et d'une exécution difficile.
Mais quand l'enfant est né, quand son âme est éclose, quand son esprit jette les premières lueurs, quand ses lèvres essayent les premières paroles et ses pieds tremblants les premiers pas, l'éducation morale et physique doit commencer : tout le monde est d'accord là-dessus, même les peuples sauvages, qui écrasent le nez des poupons de six mois pour les rendre plus beaux, et leur serrent la tête entre deux planches pour leur allonger le crâne et les rendre plus spirituels.
Chez les peuples civilisés où l'éducation prend les formes non de la torture, mais du plaisir, les jouets peuvent avoir un rôle important et aimable, et, en général, on n'y songe pas assez. Les faiseurs de traités d'éducation s'estiment trop grands seigneurs pour s'occuper de ces bagatelles ; les grands esprits eux-mêmes, qui savent qu'il n'y a pas de bagatelles quand il s'agit de l'enfance, ont oublié le chapitre des joujoux ; il a échappé au Tasse, dans son Père de Famille ; à Rabelais, dont le Gargantua, un jeune colosse, ne sait jouer qu'à la paume ; à Rousseau, dont l'Émile, un petit philosophe, ne joue presque jamais.
C'est une lacune de la pédagogie. Les enfants méritent cependant qu'on s'occupe un peu plus de leurs plaisirs. On croit avoir tout fait quand on a inventé des jouets qui les amusent sans blesser leurs mains délicates. Ce n'est pas assez. Les babys eux-mêmes sont des personnages plus avancés qu'on ne croit. Ils ont de l'esprit avant de parler ; leurs yeux perçoivent déjà les formes diverses des objets, même quand ils errent sans paraître capables de se fixer ; leurs oreilles sont déjà sensibles à la différence des sons, même quand ils ont l'air de ne pas reconnaître la voix maternelle.
Quel est le premier jouet qu'on met entre leurs mains ? Un hochet. J'en ai vu de charmants en ivoire, en argent, en vermeil, ciselés avec un art exquis ; mais, l'avourerai-je ? Le plus beau hochet me révolte. Je ne me plains pas, comme Addison, qu'en donnant à l'enfant l'habitude du mouvement et de l'agitation, le hochet développe en lui les facultés actives au préjudice des facultés contemplatives.
L'homme est né pour agir ; il n'y a pas de mal qu'il s'y accoutume de bonne heure. Mais pourquoi de ce bonhomme de métal, le premier ami de l'enfant, fait-on presque toujours un être difforme, bossu par devant et par derrière, avec une bouche qui se fend, un nez qui se recourbe et qui va rejoindre le menton ? La première imitation de la nature qui frappe les yeux de l'enfant, c'est la figure d'un monstre. Il fait connaissance avec l'art par l'entremise du laid. Il semble qu'on se hâte de révéler la laideur à ses yeux étonnés qui viennent de s'ouvrir, comme s'ils n'avaient pas le temps, un jour, de la contempler. Je sais que je contredis ici l'opinion de Rousseau. Il prend soin de présenter à son Émile les animaux les plus laids, sous prétexte de l'aguerrir. On peut, à mon avis, aguerrir l'enfant sans le secours des monstres. Il n'y a pas besoin de le familiariser avec un crapaud, pour l'empêcher de trembler devant un ramoneur - Ce n'est pas tout. Dans le corps de ce bonhomme cagneux et bossu, on pratique un sifflet aigu dont le son déchire l'ouïe naissante de l'enfant. C'est, dit-on, pour le divertir. Voilà la première idée qu'on lui donne de la musique ! Il débute dans la vie par une fausse note ! Je suis persuadé que, chaque année, l'éducation de l'enfant par un hochet détruit en germe, dans notre pays, une foule de peintres et de musiciens. Montaigne regrette que dans les collèges de son temps, qu'il appelle "de vraies geôles de jeunesse captive", on n'ait pas eu l'idée de dresser de belles statues de la Joie, de Force et de Grâces, pour environner de bonne heure les jeunes gens des images de la beauté. Je partage les regrets de Montaigne, et je voudrais voir s'élever, sous les arbres de nos lycées, un peuple de statues copiées sur les plus parfaits modèles de la sculpture antique : ce serait une réparation légitime des désastres infinis causés par le hochet. Je voudrais surtout qu'au lieu de ces affreux visages de magots, dont l'argent et le vermeil font ressortir la difformité, les orfèvres ne fissent plus désormais que de jolies figures, aimables et souriantes, qui éveilleraient chez l'enfant l'idée divine de la grâce. Qui empêche qu'à la place de ces sifflets barbares qui faussent l'oreille et qui vous valent, plus tard, tant de mauvaise musique, on n'insère adroitement, dans les hochets, quelques petits instruments aux sons justes et doux, qui révèlent à l'enfant les premiers secrets de l'euphonie ?
Quoi de plus facile, aujourd'hui, que l'industrie, appliquée à la musique, produit des mécaniques harmonieuses d'une perfection si humiliante pour les musiciens ? Quand on invente des pianos automates qui exécutent tout seuls des caprices de Listz et des fantaisies de Thalberg, on peut faire des hochets qui apprennent la gamme aux petits enfants.
A l'âge du hochet succède l'âge de la poupée. J'ai vu au palais des Champs-Elysées des poupées du premier mérite : elles forment la partie la plus remarquable de l'exposition de joujoux... Mais, Françaises ou étrangères, toutes ces demoiselles ont leurs défauts, et je veux leur dire, avec égards, tout ce que j'ai sur le coeur.
Qu'est-ce qu'une poupée , s'il vous plaît ? Ce n'est pas une chose ni un objet ; c'est une personne , c'est l'enfant de l'enfant . Celui-ci lui prête par l'imagination la vie, le mouvement, l'action, la responsabilité. Il la gouverne, comme il est gouverné lui-même par ses parents ; il la punit ou la récompense, l'embrasse, l'exile ou l'emprisonne, selon que la poupée a bien ou mal agi ; il lui impose la discipline qu'il subit ; il partage avec elle l'éducation qu'elle reçoit. Rien de meilleur que ces applications spontanées de l'idée du bien et du mal, rien de plus propre à développer la conscience morale de l'enfant. C'est la moitié de l'éducation de la petite fille, que cette comédie charmante de maternité jouée par elle à son profit. Voilà le sens philosophique de la poupée.
Aussi tout ce qui rendra plus facile l'illusion volontaire de l'enfant, tout ce qui donnera plus de fondement à son affection et à son autorité maternelle, en faisant de la poupée une personne vraisemblable, tout cela sera un progrès.
On a imaginé un mécanisme intérieur qui permet aux poupées de parler. Je n'attache pas un si grand prix à ce tour de force. L'enfant se charge de faire parler la poupée mieux que tous les mécanismes possibles. L'éducation n'a pas besoin des automates de Vaucanson . Mais ce qui me plaît, c'est de voir aux poupées un corps moins grossier et moins rude. Je leur sais gré de s'être mises au niveau de la science, d'avoir profité des découvertes modernes et de s'être ajusté des articulations mobiles qui leur permettent d'agir, de s'asseoir et de se lever, de s'agenouiller plus aisément que vous et moi.
... Et comme je félicite les poupées contemporaines d'avoir adopté décidément cette carnation plus vraie que donnent la porcelaine et surtout la cire, et remplacé par de beaux yeux de verre bleus ou noirs, expressifs et tendres, ces yeux de carton bêtes et immobiles ; de sourire avec des lèvres de carmin et de dérouler sur leurs épaules une chevelure de soie, au lieu d'étaler ces couleurs brutales empâtées sur le visage, et ces crins épais qui blessaient le regard et le toucher ! Je le répète, ce sont là des progrès véritables ; mais ce ne sont que des progrès matériels.
... Or, et c'est là que j'en veux venir, il est urgent de porter une loi somptuaire contre les poupées en général, comme autrefois, on en fit une à Rome contre les dames romaines. Ce fut Caton qui se chargea de cette proposition impopulaire, et il trouva pour lui répondre une fille d'avocat, nommée Hortensia, qui avait hérité de la langue de son père. le pauvre Caton se retira de cette campagne quelque peu meurtri. Mais qu'importe ? Son exemple ne me décourage pas, et je dénonce hardiment comme un danger public le luxe des poupées.
Passez la revue de ces princesses : ce n'est que velours, satin et soie, bijoux, dentelles et rubans. En les voyant on s'écrie comme dans la Tour de Nesle : "Ce sont de grandes dames !" Elles sont toutes à la mode, non à la mode d'hier, il y a longtemps qu'elles ont laissé la mode d'hier à leurs femmes de chambre, mais à la mode d'aujourd'hui. Que dis-je ? les poupées ont vingt quatre heures d'avance sur les femmes. On essaye sur elles la mode de demain.
... Croyez-vous, dites-moi, que les petites filles du dix-neuvième siècle aient absolument besoin que, dès l'âge le plus tendre, leur poupée leur enseigne à poser devant le genre humain ? Croyez- vous que ces lèvres pincées, ces yeux en coulisse, toutes ces mines de mijaurées en grand uniforme enseignent aux enfants le naturel et la simplicité ? Croyez-vous que ces Cèlimènes au petit pied, qui ne connaissent pas le négligé, qui ont toujours l'air d'aller en visite ou de partir pour le bal, qui évidemment ont été au bois ce matin, et iront aux Bouffes ce soir, inspireront, Madame, à votre petite fille le goût de la vie intérieure et des soins du ménage ?
...La loi somptuaire que je réclame du gouvernement ne frappera pas seulement les toilettes : elle atteindra les appartements, les meubles et la vaisselle ; car les poupées se logent comme elles s'habillent : il faut de l'unité dans la vie. Faites-vous présenter chez elles des tentures de Damas, des tapis de Turquie, des étagères de bois de rose, avec des chinoiseries imperceptibles, des bahuts Renaissance, des fauteuils Louis XIII, des consoles Louis XV, toute l'histoire de France est dans leurs salons. Dans leur chambre à coucher, des rideaux de dentelle, des toilettes de Boule, où s'étalent l'ivoire, le cristal et le vermeil ; des lits... quels lits, grand Dieu ! Qui peut habiter de pareils palais ? Des poupées aux camélias, rien de plus.
... Mais il est un progrès que je voudrais voir s'accomplir, parce qu'il importe davantage à l'éducation, c'est celui que j'appellerai le progrès moral des joujoux. Sans doute, il faut qu'il y ait des jeux de pur agrément et de pure adresse, pour le délassement de l'esprit pour l'exercice du corps. Qu'on multiplie, tant qu'on voudra, les jeux de cette nature, quoiqu'il vaille mieux peu être en inventer où l'histoire, la géographie, le dessin, l'architecture et les sciences usuelles aient un peu plus de part. Mais de grâce, qu'on supprime sans pitié tous les jeux de hasard ; qu'on éloigne des yeux de l'enfant tous les objets qui altèrent en lui l'idée de la beauté ; qu'on ne laisse pas inutiles en ses mains les jouets ont on peut tirer parti pour l'éducation de son esprit et de son âme. Bannissez les joujoux de luxe et l'ostentation coûteuse, malfaisante, ridicule ; l'enfant doit s'amuser de ses jouets ; tout est perdu s'il en tire vanité. Les joujoux des enfants ne doivent donner que des plaisirs, tout au plus des leçons ; ceux qui donnent des passions, il faut les laisser aux hommes.
Pour accomplir cette réforme dans les jeux de l'enfance, je ne compte guère sur les parties les plus intéressées : sur l'enfant et sur le marchand. Ils s'entendent comme larrons en foire ; l'un veut acheter, l'autre vendre : que leur importe le reste ? Je compte sur le bon sens des mères ; ce sont elles qui devraient s'entendre pour promulguer la loi somptuaire que je réclamais tout à l'heure. Tout le monde y gagnerait, et qui sait ? après avoir ramené leurs enfants à la simplicité, elles finiraient peut-être elles-mêmes par y revenir.
Hippolyte Rigault
29 juillet 1855

 


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