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LE JOURNAL DU 2 JANVIER 1903

L'INDUSTRIE DU JOUET


FABRICATION FRANCAISE - CONCURRENCE ALLEMANDE - MÉTHODES DE TRAVAIL. SALAIRES. DÉFENDONS-NOUS !

Depuis la grossière poupée étrusque ou assyrienne jusqu'aux objets perfectionnés qui étincellent aux vitrines de nos magasins et aux baraques des boulevards, chaque époque a imprimé au jouet sa marque distinctive. La poupée surtout a gardé, à travers les âges, sa physionomie ; elle a perpétué les modes et a survécu aux révolutions. Marquise poudrée à la fin de l'ancien régime, incroyable sous le Directoire, jacobine en 1848, cantinière ou infirmière il y a trente ans, elle avait, paraît-il, subi l'influence même du régime impérial pour redevenir républicaine, ménagère attentive, riche bourgeoise ou pauvre servante, bébé au bras de sa nourrice, ou mariée au voile blanc. Mais, qu'elle soit en porcelaine, en buis, en carton, en caoutchouc, en peau, costumée ou non costumée, la poupée constitue le triomphe de l'industrie parisienne et elle garde toujours son cachet d'origine. A côté d'elle, nous détenons le monopole de l'article dit d'actualité, produit éphémère des événements et des courants d'opinion, depuis les coquettes bastilles à démolir et les mignonnes guillotines en carton jusqu'aux automobiles, aux ballons dirigeables et au fameux coffre-fort...
L'industrie du jouet est une de celles qui font appel aux concours les plus divers, aux métiers les plus opposés ; elle a le double privilège d'être partout et de n'être nulle part ; céramistes, modeleurs, peintres, lingères, coiffeuses, garnisseuses, habilleuses, cartonniers, mécaniciens, découpeurs, estampeurs, forgerons, ferblantiers, ébénistes, etc., tout un monde de travailleurs apporte son contingent à l'oeuvre commune .

En France, le département de la Seine est le principal centre de fabrication ; il occupe à lui seul 85 pour cent du chiffre total du personnel ; les jouets en bois viennent, soit de Dortan, petit village de l'Ain, soit du Jura, qui nous fournit aussi les mouvements d'horlogerie.

 

 

Jadis, la plus grande partie de nos jouets était fabriquée dans de petits ateliers disséminés dans le quartier du Marais et dans l'enchevêtrement des vieilles rues rayonnant autour des Archives ; l'ouvrier travaillait presque toujours seul, ne prenant un apprenti que vers l'époque du nouvel an ; on comptait, il y a une trentaine d'années, 400 ateliers pour 2800 ouvriers ; mais, ne disposant pas de capitaux, incertain de la vente, le petit patron ne pouvait produire à l'avance et la petite industrie a fait place à la grande fabrique. La concentration est très frappante ; plusieurs maisons comptent aujourd'hui de 100 à 500 ouvriers , et cela s'explique lorsqu'on songe que la préparation de la poupée exige à elle seule jusqu'à trente quatre opérations. De plus, l'achat des matières premières qui entrent dans la fabrication, - ivoire, nacre, cuivre, fer blanc, plomb, or, argent, et tous ces riens utilisables qui sortent métamorphosés de l'usine, - exigent de fortes avances, et la transformation de ces mêmes produits demande des machines à découper, à emboutir, des laminoirs, forges, meules, etc. Le jouet mécanique, - dont le mouvement est fourni par les 500 ateliers disséminés dans le Jura, - est venu achever le petit industriel. Allez donc risquer les 700 francs qu'a coûté l'outillage du petit attelage de pompe à incendie ou les 3 000 francs nécessités par le fameux tombereau parisien vendu 39 sous au détail !
Malgré ou grâce à ces transformations, l'essor de notre production a été remarquable. En 1855 , elle était de 7 millions ; actuellement, elle atteint 75 millions et occupe plus de 25000 travailleurs ; leur salaire moyen est, pour les hommes, de 5 Fr 50 et pour les femmes de 3 francs par jour, avec une morte-saison de plusieurs mois ; et cependant ces mille bibelots de l'actualité que l'imagination créé pour un jour, nous les devons à ces ouvriers auxquels l'initiative la plus large est laissée pour la conception de leurs modèles et qui luttent avec avantage contre nos concurrents.
Comme dans le jouet, il faut toujours et encore du nouveau, cet esprit inventif nous a permis de maintenir notre chiffre d'exportation , dont le maximum a été atteint en 1895 , avec près de 34 millions de francs, pour osciller, depuis, autour de 31 millions et demi...
Ce recul coïncide, d'ailleurs, avec une augmentation des échanges de nos rivaux qui ne font guère que copier - et mal copier - le jouet parisien !
L'industrie du jouet se trouve, en effet, en présence d'un redoutable concurrent : l'Allemagne. Les principaux centres de fabrication chez nos voisins sont : Nuremberg, qui se rattache à Furth par une série ininterrompue de faubourgs ; Sonneberg et l'Erzgebirge Saxon. C'est à Sonneberg que l'on fait les poupées, les masques et les articles en papier mâché, et les 8 à 10000 ouvriers, qui y sont occupés doivent demander leurs ressources à un salaire de 65 centimes par jour ! Dans l'Erzgebirge, on fabrique surtout le jouet en bois ; on y compte une cinquantaine d'usines d'assemblage, car la production se subdivise à l'infini ; chaque commune a sa spécialité ; ici on fait le jouet sculpté, là les chambres de poupées, ailleurs les voitures, les tambours, les chevaux...; les parties mêmes du jouet sont spécialisées, et certains villages ne produisent que le harnachement ou même, plus humblement, des crinières et des queues de cheval. On atteint ainsi le maximum de bon marché, d'autant que l'ouvrier arrive, après deux années d'apprentissage, à gagner de 8 à 10 francs... par semaine.
Furth et Nuremberg sont le berceau du soldat de plomb - précurseur inconscient de la suprématie militaire dans le plus soldatesque des empires. C'est une industrie qui a pris d'assaut les bonnes grâces de officiers retraités, qui ne dédaignent pas de fournir des modèles et de veiller à la fidélité des costumes. Plusieurs fabriques importantes fondent la matière première, découpent le métal, assemblent les pièces. Le salaire des ouvriers peut atteindre jusqu'à 30 francs par semaine.
Aux femmes incombe le soin de peindre, chez elles, ces guerriers ; elles gagnent ainsi, par semaine, de 7 fr 50 à 9 francs, dont il faut déduire le montant des fournitures : pinceaux, couleurs, etc. Chaque jour , il sort des usines une armée de 100 000 soldats , non seulement pour l'amusement des enfants, mais aussi pour l'instruction des officiers, qui les font manoeuvrer sur le "Kiergsspiel", où ils remplacent les échecs.
Pour favoriser l'industrie du jouet, l'État a fondé, à Grünhainichen, une école professionnelle de dessin et de modelage ; les cours, gratuits, sont donnés par quatre professeurs, et suivis par 200 élèves. D'autres écoles dues à l'initiative privée, fonctionnent dans les autres centres producteurs.
Ces méthodes de travail, les encouragements constants apportés à cette industrie, ont permis à nos voisins d'augmenter leur production et leurs échanges avec le dehors, alors que les nôtres diminuent. C'est ainsi que l'Allemagne a exporté , en 1901 , près de 67 millions de francs de jouets , alors qu'elle n'en exportait que pour 44 millions il y a six ans. Sa présence se fait surtout sentir en Angleterre et aux États-Unis, qui étaient jadis nos meilleurs clients. mais c'est en France même que les jouets d'Outre-Rhin commencent à nous concurrencer ; nous n'en recevions que pour trois millions et demi en 1895, tandis que nous en absorbons actuellement pour plus de cinq millions de francs !
Aussi bien, si l'enfant dans ses jeux nous permet de deviner les instincts, les volontés et les passions de l'homme futur, ce rapide coup d'oeil sur l'état de l'industrie destinée à contenter ses goûts nous laisse entrevoir les luttes que ce même enfant aura à soutenir demain pour ne pas se laisser annihiler par ses dangereux rivaux.
Alexandre Girard

 



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